
Force est de constater qu’en 2017, plus de trente ans après la sortie du livre de Margaret Atwood, le récit de La Servante Écarlate (re)devient d’une modernité et d’une actualité saisissante.
Si vous avez manqué le début : À la suite de politiques écologiques et économiques catastrophiques, le taux de fertilité des femmes a irrémédiablement chuté. Entrés en guerre civile, les États-Unis deviennent la République de Gilead, un régime totalitaire qui, sous couvert d’une relecture extrémiste de la Bible, supprime aux femmes leur statut de citoyennes à part entière. Elles deviennent alors des Épouses (les femmes des dirigeants du Régime), des Marthas (les domestiques), des Servantes (les seules encore capables de procréer) ou des Tantes (les chaperons rigoristes de ces dernières). Offred est une Servante. Affectée au Commandant Fred Waterford et à sa femme, elle doit leur donner un enfant.
1949, Simone de Beauvoir assène, dans Le Deuxième Sexe, « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant ».
1985, l’auteure canadienne Margaret Atwood publie La Servante Écarlate, un roman d’anticipation où une société sombre dans la dictature, retirant tout droit à disposer d’elles-mêmes aux femmes. Le livre remporte le Prix du Gouverneur général au Canada, l’équivalent de notre Prix Goncourt.
2016, Donald Trump incite la gente masculine à « attraper les femmes par la chatte » et, à peine élu 45è Président des États-Unis, coupe les subventions des organisations médicales permettant un accès à l’IVG.
2017, The Handmaid’s Tale, la série tiré du roman de Margaret Atwood, remporte 8 Emmy Awards, dont ceux de la meilleure série dramatique, de la meilleure actrice et de la meilleure réalisation pour une série dramatique.
DéTrumpez-vous
La science fiction a toujours été friande de dystopie, l’utopie négative. Cela reste, encore aujourd’hui, le meilleur moyen d’éveiller les consciences sur l’arrivée ou le retour d’un danger sociétal. 1984 alertait sur les dangers de l’hyper-surveillance, Les Fils de l’Homme mettait en lumière la désespérance utilisée par les puissances pour endormir les masses, Hunger Games sacrifiait sa jeunesse pour mieux la contrôler.
À l’heure où l’on observe une remontée des populismes, où la culture du viol s’intensifie, où le droit à l’avortement est remis en cause dans certaines démocraties, où le slut-shaming devient un jeu entre amis, The Handmaid’s Tale nous pousse dans nos retranchements de citoyens, mais surtout de femmes et d’hommes. Que ferions-nous à la place de ces femmes, réduites à l’état d’esclave sexuel ? Que ferions-nous à la place de ces hommes, au pire bourreaux, au mieux complices ?
Under His Eye
Construite et racontée en grande majorité par des femmes (mais chapeautée par un homme, Bruce Miller), The Handmaid’s Tale est profondément féministe. Mais même si elle étudie les rapports entre les femmes, elle n’hésite pas à pointer leurs travers, comme la cruauté ou le manque de solidarité dont elles peuvent faire preuve malgré la violence commune dont elles sont les victimes. Le pouvoir comptant même sur la complicité de certaines.
Réduites à leur rôle de génitrice, les Servantes subissent des viols institutionnalisés en rituels auxquelles participent les Épouses, impuissantes. La gêne le dispute alors à la fascination puis à l’effroi, tant le glissement vers une société patriarcale archaïque parait envisageable à l’aune de notre présent politique, social et sociétal.
De la résistance à la résilience
L’horreur de The Handmaid’s Tale est palpable, glaçante, impressionnante. Elle est cependant rarement explicite. Ce hors-champ que l’on sait terrible, on le devine dans les visages d’Offred et de ses congénères.
Reed Morano, la réalisatrice primée aux Emmy Awards, les filme au plus près, souligne leur enfermement d’une caméra oppressante laissant entrevoir la moindre micro-expression. La mise en scène et la photographie, sublime malgré sa froideur claustrophobe, rendent chaque plan digne d’un tableau de Vermeer. Les tuniques rouges des Servantes contrastent alors d’autant plus avec les tons délavés de leur environnement.
Le basculement dans cette société totalitaire nous est dévoilé petit à petit, par des flash-back où l’on découvre Offred au temps de l’insouciance, entourée de son mari et de sa fille, portant encore le prénom de June. Incrédules, ils assistent aux premières répressions, aux premières privations, puis à la naissance, sous couvert de lutter contre le terrorisme, d’un État terrorisant.
L’utilisation d’une voix off, souvent discutable, est ici salutaire. C’est notre point d’accroche aux pulsions de vie de June, pas tout à fait morte sous la collerette d’Offred. Elle y est tour à tour abattue, paranoïaque, spirituelle, ironique, fière, confiante, déterminée… Et bientôt résiliente.
Blessed be the fruit
Déjà marquée par le statut d’icône féministe de Peggy Olson, son personnage dans Mad Men, et celui de femme de tête de Robin Griffin, la policière brisée de Top Of The Lake, Elisabeth Moss confirme avec The Handmaid’s Tale sa propension à incarner la femme blessée mais combattante. Incroyable de colère refoulée et de puissante fragilité, elle trouve en Yvonne Strahovski, Alexis Bledel, Ann Dowd et Samira Wiley notamment, des partenaires de jeu à la puissance évocatrice.
Ces cœurs de l’armée rouge et ce récit, vieux de trente ans, nous permettent de poser un regard glaçant sur l’Amérique contemporaine. The Handmaid’s Tale doit nous servir d’avertissement, nous exhorter à la prudence mais surtout à nous battre pour préserver notre liberté d’aimer, de choisir, de lutter, de se révolter, de s’engager et d’espérer.
Nolite te bastardes carborundorum.
